Il y a quelques jours, lors d'un entretien avec un chasseur de tête spécialisé direction générale, une question posée en milieu d'échange est à l'origine de cet article. "Comment vivez-vous la pression sur les objectifs de croissance ?" Instinctivement, j'ai d'abord fait état de mon expérience dans des contextes de fonds, de l'épaisseur de mon cuir pour supporter la pression, avant de prendre le temps de réfléchir au fond de la question. Finalement, il s'agissait davantage d'intérroger sur la capacité d'un dirigeant à transformer cette pression en ambition partagée entre un actionnaire et une organisation, de comprendre une posture qui fait la différence entre un mandat qui crée de la valeur et un mandat qui subit.
Quand l'ambition du fonds entre dans l'organisation
La pression de croissance est inhérente à la logique PE, et il serait vain de chercher à l'atténuer. Elle est juste l'expression directe d'un modèle économique construit sur un prix d'entrée, une thèse de création de valeur et un horizon de sortie, et l'objectif de croissance découle naturellement de cette arithmétique.
Après quelques années d'expérience à côtoyer des fonds, j'ai constaté que la manière dont cette pression entre dans l'organisation fait toute la différence. Je pense que le CEO qui la reçoit comme une contrainte à transmettre produit des plans construits pour satisfaire le board, souvent loin de ce que les équipes croient réellement atteignable. Alors qu'en la percevant comme l'expression d'une ambition à faire rentrer dans un cadre de travail, cela permet de construire une histoire et de distiller le message dans les équipes avant même que les chiffres soient formellement présentés.
Nommer l'ambition dès le départ, avec les mots justes et les raisons qui la fondent, crée les conditions d'une mobilisation réelle des équipes. La transmettre à mots couverts, l'adoucir ou la différer risque de produire l'effet inverse en ne focalisant pas l'attention sur l'intention,l'organisation finissant toujours par décoder ce qu'on attend d'elle, mais trop tard et dans de mauvaises conditions.
Le boomerang des objectifs mal calibrés
Lorsque les équipes se persuadent qu'un objectif est hors de portée, le décrochage s'installe. L'organisation continue d'apparaître mobilisée dans les réunions et les reportings, tandis que l'énergie investie dans la recherche de solutions se réduit progressivement, jusqu'à ce que défendre l'existant devienne la priorité tacite de tout le monde.
Ce décrochage revient ensuite de manière plus concrète : des objectifs manqués, des bonus ajustés en conséquence, une suspicion croissante sur les intentions réelles du management, et des ruptures de confiance qui prennent un exercice complet ou plus à reconstruire.
Tout cela aurait peut-être pu être évité par un postulat partagé dès le départ, fondateur d'un contrat de confiance, à savoir, lorsque les équipes atteignent leur objectif, ou mieux encore lorsqu'elles le dépassent, elles gagnent, et plus elles gagnent, plus l'actionnaire gagne aussi. Cet alignement entre l'ambition de l'actionnaire et l'intérêt des collaborateurs se matérialise dans les systèmes de rémunération variable, les plans d'intéressement et dans certaines configurations les dispositifs d'equity et management package pour les cadres dirigeants. Il faut rendre cette mécanique visible, et cela fait partie des responsabilités d'un dirigeant en contexte PE.
Calibrer, c'est identifier ce que l'organisation peut devenir
Ce que l'organisation a fait jusqu'ici dit beaucoup sur son histoire, mais sans doute moins sur ce qu'elle est capable de faire lorsque de nouvelles ressources, de nouvelles priorités ou un nouvel actionnaire entrent dans l'équation.
Ce travail de calibrage consiste à identifier les marchés insuffisamment adressés, les segments clients sous-exploités, les contraintes organisationnelles ou opérationnelles qui freinent la croissance et le temps nécessaire pour les lever, les leviers d'optimisation marketing et d'efficience commerciale, les partenariats ou les mouvements stratégiques, l'efficience digitale et la maturité vis-à-vis de l'IA, bref, tout ce qui pourrait changer l'échelle de l'organisation.
Ce travail devrait produire une vision structurée de ce que l'entreprise peut devenir si les bonnes décisions sont prises et les bons investissements consentis. L'objectif qui mobilise une organisation se situe probablement dans la partie haute de ce périmètre, suffisamment ambitieux pour que les équipes se dépassent, suffisamment ancré dans la réalité pour qu'elles puissent tracer une ligne entre ce qu'elles font aujourd'hui et ce qu'on attend d'elles pour grandir et les faire grandir.
Derrière l'ambition, une vision à incarner
Un objectif de croissance gagne en solidité lorsqu'il s'inscrit dans une vision de ce que l'organisation veut devenir, une vision qui donne du sens à des décisions parfois difficiles, à des investissements dont le retour prend du temps, à des réorganisations nécessaires dont personne ne veut entendre parler ou ne voit encore le bénéfice au moment où elles se font.
La leçon que je retiens de mon expérience passée dans ces contextes, c'est que l'ambiguité se détecte plus vite qu'on ne le croit. Ce que le CEO dit au board et ce qu'il dit aux équipes finissent par se rejoindre dans les couloirs, dans les entretiens informels, dans les départs qui surviennent lorsque la réalité s'éloigne trop des promesses.
Maintenir un récit cohérent entre ces deux registres relève moins d'un exercice de communication que d'une forme de respect envers les personnes qui portent l'exécution au quotidien.
C'est cette cohérence qui transforme un chiffre en projet collectif, et qui donne au fonds la confiance dans les artisans de sa réussite et dans le CEO qui porte cette ambition en faisant grandir les équipes qui l'entourent. La pression se travaille, et c'est dans cette capacité à la travailler que se révèle, au fond, la valeur d'un dirigeant.
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